Avec son dernier livre, Trois Mexique, Jean-Marie Gustave (JMG) Le Clézio revient sur son amour pour le Mexique qu’il nous avait déjà fait découvrir en 1988 avec Le rêve mexicain ou la pensée interrompue et Diego et Frida en 1992. Cette fois-ci, le romancier nous présente l’évolution de la littérature mexicaine à travers trois portraits d’écrivains. La poétesse Juana Inés de la Cruz (1651-1695), l’écrivain photographe Juan Rulfo (1917-1986) et l’historien de son village perché Luis Gonzalez (1925-2003) ont aux yeux de JMG Le Clézio une importance capitale dans le monde de la littérature.
Une grande partie de son livre est consacrée au cas Juana Inés* de la Cruz. Cette femme du XVIIe siècle est un mélange entre l’héritage indien de son village natal « et le maniérisme architecturé du baroque hispano-lusitanien ». Selon JMG Le Clézio, nous avons affaire « par son audace, sa sincérité et son engagement à la première autrice moderne qui affirme la liberté des femmes ».
Très jeune Juana Inés de la Cruz montre des disponibilités pour la chose écrite. Vive, intelligente, elle se fait remarquer à la cour du vice-roi de la Nouvelle-Espagne et devient à 16 ans, la préceptrice de la fille de la marquise de Mancera. Enchaînant poésie, théâtre, musique, l’adolescente désire du jour au lendemain quitter les fastes de la cour, le succès et les compliments pour prendre le voile. Trop attachée à sa chère liberté, Juana Inés de la Cruz préfère s’enfermer dans un couvent plutôt que de subir les contraintes d’un mariage arrangé. Dans ce nouvel espace, la jeune femme s’adonne à sa passion pour l’écrit jusqu’à ce que l’on entrave sa liberté et qu’elle décide de s’imposer le silence.
« Contraire à son temps »
Pour JMG Le Clézio : « Juana est profondément originale. En elle, tout est contraire à son temps. Sa jeunesse, son instinct, son émotion, sa fantaisie, son courage. Elle refuse d’emblée la condition que la société coloniale fait aux filles. Elle n’annonce pas la rébellion, mais elle affirme sa passion convaincue qu’elle est née pour jouer un rôle dans la société masculine, non pas un rôle d’égérie ou de modèle, mais pour trouver une place dans le système, une voix, un style, une vérité, une force d’âme, sans s’abandonner à une soumission aux règles de la bienséance. » Désireuse de ne pas être un élément de décor, elle refuse la séduction. Juana Inés de la Cruz a ses obsessions dont la passion : « Qu’est-ce que la passion ? C’est la question qui traverse toute l’œuvre, toute la vie de sœur Juana Inés de la Cruz. Comment parler de l’amour et du désir quand on est enfermée dans les murs d’un couvent depuis l’âge de 17 ans, et qu’on a connu la vie que par le truchement de la littérature ? » Et JMG Le Clézio de préciser : « L’amour dont elle parle possède deux visages, celui de l’impossible désir, et celui du ravissement céleste. »
Le choix du silence
Le Clézio explique également le mutisme dans lequel s’est enfermée Juana Inés de la Cruz : « En choisissant le silence, Juana rejoint le peuple mexicain dont elle est issue, et suit le modèle de tous ceux et toutes celles qui l’ont précédée. Elle incarne la seule vertu à laquelle elle a toujours cru, le partage du cœur. »
JMG Le Clézio attribue, dans le cadre de la modernité du Mexique, la naissance dans le roman du « réalisme magique » non pas à Gabriel Garcia Marquez, mais plutôt à Juan Rulfo avec son roman Pedro Paramo. Rulfo, c’est celui qui « refuse le rôle qu’on veut lui attribuer : la violence qu’il exprime dans ses contes, dans son roman, c’est sa violence intérieure, dont il est le seul responsable. » Pour le Prix Nobel de littérature : « La puissance de l’imaginaire, cette sorte de prophétie que Juan Rulfo nous a donné dans ses mots, une fois pour toutes, et qu’il nous faut tenter de déchiffrer au long du reste de nos vies. »
Il termine son récit en rendant hommage à Luis Gonzalez, l’inventeur de la microhistoire avec son livre Le village perché : « La microhistoire naît de la rencontre d’une terre et d’un homme, ou plutôt d’un terroir et d’une famille. »
Pascal Hébert
Photo : Francesca Mantovani
JMG Le Clézio, Trois Mexique, éditions Gallimard, 131 pages, 18,50 €.
* On écrit : Inès en France, Inés en Espagne, Inês au Portugal.