Je de Lilia Hassaine

Lilia Hassaine a réussi avec succès un spin off intéressant du roman Jane Eyre de Charlotte Brontë, publié en première version en1847. S’inspirant d’un des personnages de ce livre, la romancière nous bascule dans l’univers du 19esiècle. Écrit comme une lettre adressée à son fils, Je nous fait voyager de la Jamaïque à l’Angleterre. Celle qui est à la barre de ce navire s’appelle Antoinette. C’est une jeune Créole, dont la mère devenue veuve et ayant perdu tout le patrimoine familial, retrouve son rang en épousant Jonas Mason, personnage en vue. Dans le sillage d’Antoinette, il y a Christophine, qui prend soin de la jeune femme et Filibert, ami et confident. Après la disparition de son premier fiancé, Antoinette voit le mauvais œil s’abattre sur elle. Sur cette île enchanteresse, où les blancs dominent la société, l’esclavage est toujours de mise de même que la sorcellerie et les superstitions en tout genre.

Au cours d’une soirée mondaine, Antoinette s’amourache d’un Anglais. Edward Rochester est un passionné des plantes aux vertus médicinales. Il les découvre et les apprivoise avant de les ramener en Angleterre. Mystérieux à souhait, le bel Anglais joue avec la naïveté d’Antoinette avant de la faire tomber dans ses filets. Malgré une correspondance qui semble sincère, Edward cache une part d’ombre ainsi qu’une fiancée française alimentant la jalousie d’Antoinette. Finalement, les amoureux finissent par se retrouver et se marier au plus grand soulagement de toute la famille. Direction l’Angleterre pour Antoinette et Edward prêts à commencer une vie de bonheur dans un premier temps à quelques miles de Spanish Town. Au moment de remplir son devoir conjugal, Edward se révèle surprenant en retardant de passer à l’acte. Devenue le jouet de son mari, la jeune femme perd doucement sa liberté. Ne contrôlant plus ses actes, elle devient un pantin manipulable qu’il est temps d’isoler avec la bénédiction de la bonne société anglaise. Cette société assiste à la descente aux enfers d’Antoinette sans lever le petit doigt. Enfermée vivante dans les combles de Thornfield-Hall sous la surveillance d’un chaperon alcoolique, Antoinette repense à tout ce qu’elle a vécu, à ses amis perdus et à ses illusions envolées. Objet d’une machination machiavélique, elle tombe du plus haut de son âme lorsqu’Edward la mène sur la tombe de son fils aimé qu’elle n’a jamais revu.

Dans la noirceur de cette humanité placée sous le joug d’un seul homme, certains tentent de lever la tête et de soulager leur conscience comme Sugar, l’homme de confiance d’Edward : « Si, répondit-il avec fermeté, c’est bien moi. On a toujours le choix. Même dans l’horreur, même sous la contrainte toujours. C’est notre conscience qui trace la ligne. Et moi, j’ai choisi d’obéir. » dit Sugar après avoir annoncé avoir tué le cheval Ashford sur ordre de Rochester. Antoinette, compatissante, aurait voulu « le rassurer, évoquer mes propres faiblesses, mes lâchetés ; mais il m’arrêta d’un geste et reprit aussitôt, comme s’il craignait que le courage ne l’abandonna. » Sugar accuse Rochester d’avoir dénoncé les mœurs de son ami Filibert auprès des autorités... avant de mettre tout en œuvre pour le faire libérer afin de gagner la confiance du père d’Antoinette : « J’ai vu tout cela, et je n’ai rien fait. Voilà l’homme qui se tient devant vous : un pleutre de la pire espèce. Je suis impardonnable. »

Avec une écriture juste et emplie de douceur, Lilia Hassaine parvient avec brio à nous transporter dans cette histoire ancienne et si contemporaine de manipulation au goût de cendre.

Pascal Hébert

Je de Lilia Hassaine. Éditions Gallimard. 247 pages. 21 €.