Gardien de la paix avant tout...

Jeudi 4 décembre 2025, vers 23h30, une lueur bleue clignotante m'interpelle. Je vois trois policiers municipaux de Chartres en intervention, le cache-cou remonté sur le nez.
Je comprend le motif de leur présence : depuis quelques mois, une femme SDF s'est installée en hypercentre, sur le trottoir en face de chez moi. Elle dort, probablement, et les trois policiers ont l'indélicatesse de la déloger à une heure tardive.
- "Madame vous devez partir."
- "Mais où voulez-vous que j'aille ?"
- "Je ne sais pas, allez à Mainvilliers", lui dit un agent d'un geste de la main, "Mais vous ne pouvez pas rester", finit-il.
D'un point de vue objectif, il s'agit d'une femme plutôt isolée qui a élu domicile sur un bout de trottoir en déposant ses affaires sur une couverture de survie. Elle dort immanquablement tous les soirs à cet endroit, elle s'y réveille tous les matins, abandonne son chez-elle quelques dizaines de minutes, puis revient la nuit, l'aube aussi. Des passants et passantes s'arrêtent, lui donnent une pièce, de quoi manger ou parfois s'assoient pour partager une pizza et les restaurateurs de la rue lui réservent régulièrement un repas. Son petit espace est en ordre, ses chaussures sont posées au bord de la couverture de survie et peu à peu elle est devenue la mascotte du quartier.
Ce soir-là, je vais à la rencontre des trois agents, en quête d'information, je leur demande de se découvrir le nez pour des considérations de politesse.
- "On nous a appelés, cette dame doit partir". Voilà un mantra bien mensonger ! Comme partout en hypercentre, il n'y a pas d'habitants, et étant aux premières loges de la scène, s'il y a une personne concernée par d'hypothétiques nuisances de la dame, c'est bien moi. Depuis, j'ai vérifié auprès de mes quelques voisins, aucun d'eux n'a appelé. Les trois agents s'entêtent à se justifier :
- "On l'a vue en état d'ébriété.", "Mais on a été appelés !", puis enfin "Regardez, elle souille le sol."
A la suite de cette dernière et immonde parole, un agent empoigne sa lampe torche, met un léger coup de pied dans la couverture de survie pour la faire voltiger, et tout fier, me lance :
- "Regardez, un mégot !"
Pour être aux premières loges depuis des semaines, la prétendue souillon entretient, nettoie et consolide le petit espace qu'elle s'est créé.
Alors que faut-il retenir ? Trois agents, sûrement par excès de zèle, ont décidé de "nettoyer" le centre-ville qui se doit d'être parfait pour Noël. Cela leur vaudra un bon point aux yeux de leur chef Richard Lizurey qui pourra continuer à se vanter d'apaiser un centre-ville déjà vidé de sa substance. Ensuite : les gueux, c'est à Mainvilliers que ça se passe, pas à Chartres ! Et enfin un humain "souille" !Rappelons que trois flics municipaux ont dû prendre une lampe torche pour trouver un pauvre mégot, unique trace de souillure ! La France pays des libertés, mais uniquement pour celui ou celle qui rentre dans le moule.
Puis le ton monte entre un agent et moi-même. Il me somme de cesser mes insinuations, car seuls les agents peuvent jauger la tranquillité publique, pas moi. L'uniforme assure, ou plutôt donne de l'assurance à celui qui le remplit ; il donne un ascendant de moralité à ce même individu par ailleurs affublé de toute une guirlande de bombes lacrymo, de menottes et d'objets anti-émeutes. A l'approche de la Saint-Nicolas, le père Noël est plutôt de couleur bleu-marine.
Puis, vient un éclair de génie :
- "Savez-vous qu'elle refuse l'aide sociale ?" (sous-entendu : c'est bien beau, mais maintenant il faut qu'elle dégage, tant pis pour elle...)
- "Vous êtes-vous demandé pourquoi ?", je lui réponds.
Un blanc...
On a expulsé une femme d'un endroit où, probablement elle se sentait en sécurité, on lui a demandé de prendre un risque sans même l'aider ou l'accompagner sous un prétexte fallacieux qui ne sert qu'à virtuellement augmenter les statistiques des indicateurs de tranquillité et de baisse de précarité.
Il ne faut pas se taire devant de tels agissements !

Légende de la photographie : un Chartrain charitable - il y en a - partage une pizza avec la personne en détresse.

Allan Meule