Echec et mat

Jean-Pierre Gorges, celui qui se prenait pour LE grand stratège, n’a rien vu venir. Sur l’échiquier, il est resté figé, persuadé de maîtriser la partie, au point d’en oublier jusqu’à l’essentiel : faire campagne.

Le roi aurait pu préparer l’avenir, adouber le candidat Vergne aux législatives et lui laisser tenter sa chance au niveau national pour mieux s’en débarrasser. Mais, en autocrate, il a préféré verrouiller la partie, avancer sa reine, Karine Dorange, et tenter de garder la main. Une erreur stratégique majeure. Un véritable baiser de la mort pour son propre camp, qui a fini, aux municipales, par faire tomber le roi, ses pions, et anéantir toute la Macronie chartraine dans le même coup.

Ce mandat fut une partie sous tension permanente : insultes, conseils municipaux électriques, attaques personnelles, violence des tribunes du bulletin municipal, jusque dans les tribunaux. Le travail ingrat sera resté à l’opposition rudement menée sur le fond par les élus de Chartres écologie, bien peu récompensés. Les éléments de langage et des mesures du programme ont été habilement repris par le jeune joueur, en y soustrayant toute une partie du social, et en saupoudrant quelques touches personnelles.

La stratégie de Ladislas Vergne était déjà en place. Une stratégie ancrée dans son temps, là où l’autre restait bloqué dans un jeu à l’ancienne. Tout en continuant à voter tous les budgets, sauf le dernier, avec la majorité, il a mené un travail de fond d’abord discret en cavalier seul : porte-à-porte méthodique, présence quotidienne, une avancée de pions, case après case, quartier après quartier, un quatre pages mensuel distribué dans toutes les boîtes aux lettres chartraines, un numéro de téléphone personnel largement diffusé, comme un retour à la proximité. À cela s’ajoutent, depuis des années, des extraits vidéos des conseils, des réseaux maîtrisés, un Vox Carnutum bien piquant en fin de partie, et surtout une trajectoire sans réelle confrontation.

Dès le premier tour, la position était déjà bien compromise pour le roi acculé. La classe avait déserté le jeu, et la fonction elle-même du couronné s’en trouvait salie. Jusqu’à ses frais de représentation, qualifiés de « frugaux », vécus comme une provocation ultime par les Chartrains.

L’entre-deux tours s’est transformé en un mat de l’escalier : étouffant, inévitable. Celui-là même qui refusait de débattre au premier tour s’est retrouvé à deux reprises face à son rival du même camp pour tenter de reprendre la main. Impossible de roquer. La défense était vaine, bien trop tardive. Rien n’a changé : 30 %. Un score figé, sans possibilité de renverser la partie.

Se présentant sans étiquette, Ladislas Vergne a su occuper tout l’échiquier : les résultats sont là, un sans-faute sur l’ensemble des bureaux de vote, et un total de plus de 51 % des votes exprimés. 25 ans de mandat s’arrêtent subitement pour celui que l’on disait indétrônable. Le pion a finalement pris la place du roi. Dans ce duel patricide, Chartres en commun n’aura finalement jamais dépassé le score de Chartres écologie d’il y a 6 ans.

La victoire s’est jouée sur une stratégie simple, lisible, efficace : du « en même temps » et une mesure démagogique phare, presque imparable avec la première heure de stationnement gratuite dans le parking QPark. Peu importe le coût, ce coup décisif sur cet échiquier local où l’on ne touche pas à la voiture, dans des parkings souterrains aux tarifs exorbitants qui ont porté le roi sur son trône en 2001 dans son projet « cœur-de-ville ». Pris à son propre jeu, l’élève a dépassé le maître.

Que retenir de cette génération Gorges ? Une grande agglo qui a porté de nombreux projets : le plan vert, de grands équipements, une industrie confortée, mais aussi un maire autoritaire, le bruit nocturne des tronçonneuses et des toupies à béton, des quartiers oubliés qui se sont rebellés. Surtout, une dette abyssale, une démographie en berne, une perte d’attractivité.

Pire, une vision à bout de souffle, sans projet capable de rassembler ou faire rêver : un parking Saint-Pierre à 19 millions, un autre promis à la place des jardins de l’Evêché, une maison de la cosmétique, un hôtel des sécurités à la place d’un théâtre de verdure. Tellement déconnectée.

Enfin libérés. Soulagés.

C’ fini.

Olivier Maupu, conseiller municipal et conseiller communautaire Chartres écologie 2020-2026